Juifs de Turquie : vivre avec l’antisémitisme ou émigrer
Publié le : 30-07-2009

Info Collectif VAN – www.collectifvan.org – Harut Sassounian revient dans son éditorial du The California Courier (Los Angeles), sur le livre de Rifat Bali, chercheur juif natif d’Istanbul, qui fait des recherches sur l’antisémitisme en Turquie depuis des années. Rifat Bali, dans son ouvrage intitulé « Devlet’in Ornek Yurttaslari-Cumhuriyet Yıllarında Türkiye Yahudileri 1950-2003 » [« Les citoyens modèles de l’Etat : les Juifs de Turquie dans la période républicaine 1950-2003], détaille les méthodes du gouvernement turc et ses pressions, non seulement sur les juifs turcs, mais également sur le gouvernement israélien et les organisations juives américaines, pour qu’ils fassent du « lobbying » contre la résolution sur le génocide arménien au Congrès américain.

Le Collectif VAN vous propose la traduction de la dernière chronique de Harut Sassounian, en date du 30 juillet 2009. Nous pouvons d’ores et déjà répondre à la question que pose l’éditorialiste dans le titre de son article : « Pourquoi les juifs ne condamnent-ils pas l’antisémitisme en Turquie ? » et à sa conclusion mentionnant qu’Israël est affairé « à nier le génocide arménien ». En effet, à l’instar des Arméniens de Turquie, les Juifs de Turquie sont des otages, dont la vie – bien que ne valant pas très chère – est pourtant monnayée au prix fort.

Pourquoi les juifs ne condamnent-ils pas l’antisémitisme en Turquie ?

De Harut Sassounian

Édité par The California Courier

Éditorial de Sassounian du 30 juillet 2009

Rifat Bali, un chercheur juif natif d’Istanbul, fait des recherches sur l’antisémitisme en Turquie depuis des années. Il est l’auteur de plusieurs livres et articles sur l’histoire des Juifs de Turquie. Son dernier livre, « Les citoyens modèles de l’Etat : les Juifs de Turquie dans la période républicaine 1950-2003 »* est un travail monumental qui démontre comment le gouvernement turc a fait pression non seulement sur les Juifs turcs, mais également sur le gouvernement israélien et les organisations juives américaines, pour qu’ils fassent du lobbying contre la résolution sur le génocide arménien au Congrès américain.

Le chantage effectué par la Turquie sur les Juifs de Turquie et ceux d’autres pays n’est pas un fait nouveau pour nos lecteurs. Pas plus que le fait que l’antisémitisme s’est largement généralisé en Turquie pendant des décennies, voire des siècles. Dans un long article publié en juillet par l’Institut des Affaire Juives à Jerusalem, M. Bali a méticuleusement documenté le fait que de telles attitudes racistes existent dans pratiquement toutes les couches de la société turque.

Dans son article, “L’antisémitisme contemporain en Turquie”, M. Bali résume son analyse en quatre points clés :

·“Les intellectuels turcs ont toujours adopté une attitude pro palestinienne et anti-israélienne. Les islamistes associent la ‘Question de la Palestine’ avec la participation juive supposée dans la montée de la laïcité en Turquie. La gauche considère Israël comme un État impérialiste et une extension de l’hégémonie américaine au Moyen Orient. On retrouve des thèmes comparables parmi les intellectuels nationalistes.

·“Les réactions de la Turquie vis-à-vis de la guerre menée au Liban par Israël en 2006 et celle menée à Gaza en 2009 ont souvent débordé en antisémitisme. Les éditorialistes de journaux et certains universitaires appartenant à divers courants idéologiques ont aidé à développer ce sentiment envers Israël et les juifs. On a dit qu’Israël exploitait la culpabilité liée à l’holocauste et utilisait les services ‘du lobby juif américain’ pour parvenir à ses propres fins malfaisantes.

·“L’approche de la Turquie quant à la ‘Question de la Palestine’ ne s’aventure que rarement hors des clichés de la culture populaire turque. Les maisons d’éditions turques qui fournissent des traductions sur la question font attention à ne pas froisser le sentiment populaire. Le résultat concret est que tant les éditorialistes turcs que leurs lecteurs utilisent uniquement des sources limitées sur le conflit, qui sont principalement anti-israéliennes et antisémites.

·“Toute tentative de la part du leadership turco-juif de se confronter à la société turque pour combattre l’antisémitisme a de grande chance de se retourner contre lui, voire même d’exacerber le problème. Étant donné cette réalité, les seules options qui restent à la communauté juive de Turquie sont soit de continuer à vivre en Turquie au milieu de cet antisémitisme généralisé soit d’émigrer.”

M. Bali documente ses déclarations en citant des dizaines de commentaires antisémites publiés dans divers journaux turcs ces dernières années. Voici quelques exemples :

— Toktamış Ateş, professeur en science politique à l’Université Bilgi d’Istanbul, auteur d’articles dans la presse et grand intellectuel qui passe fréquemment à la télévision, a décrit les Juifs comme étant “Le premier peuple le plus raciste de l’histoire.” (Bugün, 20 juillet 2006).

— Ayhan Demir, commentateur pour le journal islamiste Millî Gazete, a écrit : “La première chose à faire pour assurer la sécurité d’Istanbul et de Jérusalem est de se débarrasser, le plus vite possible, de cette ‘ville délabrée’ qui a commencé à nuire à l’humanité toute entière, et qui offense les sentiments autant que la vue. Envoyer les occupants dans les poubelles de l’histoire, ainsi que leur charlatanisme sanglant serait l’un des actes les plus nobles à effectuer au nom de l’humanité. Un monde sans Israël serait, sans aucun doute, un monde beaucoup plus pacifique et plus sûr.” (Millî Gazete, 30 décembre 2008).

— Nuh Gönültaş, un journaliste très connu, a dit que le traitement appliqué aux juifs par Hitler était justifié, puisque “L’État d’Israël est un tyran encore plus grand que Hitler.” (Bugün, 1er août 2006).

— Le sociologue islamiste Ali Bulaç, éditorialiste connu du Zaman, a décrit Gaza comme “Un camp de concentration qui en réalité surpasse les camps nazis.” (Zaman, 29 décembre 2008).

Il est tout simplement renversant que les officiels israéliens et que les responsables juifs du monde entier ne réagissent pratiquement pas, du moins pas publiquement, à de tels débordements antisémites généralisés et vicieux en Turquie. Pourquoi Rifat Bali s’est-il résigné au fait que “Les seules options qui restent à la communauté juive de Turquie sont soit de continuer à vivre en Turquie au milieu de cet antisémitisme généralisé soit d’émigrer ?” C’est une question fondamentale à laquelle les Juifs eux-mêmes devraient répondre !

En se taisant, les leaders juifs ne font qu’encourager les commentateurs turcs à continuer à faire des remarques racistes et insultantes. Si le Président d’Israël, Shimon Peres et le directeur national de l’ADL, Abraham Foxman n’étaient si affairés à nier le génocide arménien, ils pourraient peut-être consacrer plus de temps à lutter contre l’antisémitisme !

©Traduction C.Gardon pour le Collectif VAN – 30 juillet 2009 – 10:30 – www.collectifvan.org

* « Devlet’in Ornek Yurttaslari –Cumhuriyet Yıllarında Türkiye Yahudileri 1950-2003 »


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