19/05/2009 20:06

Le Hamas a renforcé son pouvoir à Gaza

Au sortir de la guerre, le mouvement Hamas s’est réorganisé. S’il détient les leviers du pouvoir dans la bande de Gaza, le fossé s’est creusé avec l’Autorité palestinienne et les membres du Fatah et éloigne toute réconciliation

Des jardiniers plantent des palmiers sur les terre-pleins dans les rues de Khan Younes, seconde ville de la Bande de Gaza ; des hommes en uniforme bleu foncé règlent la circulation automobile comme s’il n’y avait rien de plus normal. Quatre mois après l’offensive israélienne contre Gaza, l’ordre règne toujours dans le territoire. L’ordre du mouvement Hamas, qui a mis un terme aux règlements de compte entre bandes armées et le pouvoir des clans et des familles.

Si l’économie de la bande de Gaza est quasi inexistante en raison du blocus israélien, la structure économique du mouvement au pouvoir ne semble pas affectée. Le Hamas a ouvert sa première « banque nationale islamique », a créé une compagnie d’assurances, al Multazen, et contrôle indirectement un réseau de supérettes.

Imitant les émirats du Golfe persique, il possède sa « cité des médias », un projet de 22 millions d’euros, et diffuse depuis 2006 ses programmes sur la télévision al Aqsa, dirigée par un jeune militant de 29 ans, avec une équipe de techniciens de haut niveau. « Le Hamas a créé un État où l’argent va au mouvement Hamas », explique un jeune palestinien de Gaza. « Son but n’est pas de renforcer le gouvernement, ni d’aider les citoyens. »

Les fonctionnaires ont déserté leur poste à Gaza

Cet ex-fonctionnaire de l’état-civil sait de quoi il parle. Comme la grande majorité de ceux travaillant dans l’administration, il est encore payé par l’Autorité palestinienne. Appelés par Ramallah à faire la grève après le coup de force du Hamas, en juin 2007, les fonctionnaires ont déserté leur poste depuis. Soit parce qu’ils ont refusé une nouvelle affectation, soit par loyauté à l’Autorité palestinienne. Mais le plus souvent, pour des raisons pragmatiques : « On savait que, quoi qu’il arrive, l’Union européenne paierait les salaires de l’administration. On était moins sûr du Hamas », avoue l’officier d’état-civil.

Une fois par mois, celui-ci doit faire la queue à la banque pour toucher son salaire, « à condition qu’Israël veuille bien laisser entrer les millions de shekels », souligne-t-il. « Le Hamas, lui, paie cash. On est dans cette situation absurde où on est payé à ne rien faire par Ramallah, et pendant ce temps le Hamas nous a remplacés dans l’administration. »

L’opération militaire israélienne a-t-elle provoqué la réorganisation du bureau politique du Hamas, organe central du mouvement ? « C’était prévu bien avant, affirme Yehya Moussa, député du mouvement à Khan Younes, rencontré chez lui dans le camp de réfugiés de la ville. Il fallait un leadership qui représente à la fois la bande de Gaza, la Cisjordanie et les Palestiniens de l’étranger. »

Des changements discrets au Hamas

À la tête du bureau politique en exil à Damas, Khaled Mechaal, pour la partie visible, a été réélu au début du mois pour un mandat de quatre ans. Mahmoud Zahar, Khalil Al Hayya et Nezar Awadallah sont les nouveaux élus représentant la bande de Gaza.

Plus nombreux sont ceux de la Cisjordanie et ceux vivant en dehors des territoires, mais impossible de connaître leur nombre exact. Selon Yehya Moussa, « il y a eu beaucoup de changement, mais dans la discrétion ». Le mouvement, à l’image des Frères musulmans égyptiens dont il est issu, reste très opaque, d’autant que ses membres sont régulièrement des cibles de l’État hébreu.

« Les leaders du Hamas à Gaza sont principalement des réfugiés du village de Jora, près de la ville israélienne d’Ashkelon, d’où était originaire Cheikh Ahmed Yassine », le fondateur du mouvement, raconte Atef Abu Saif, rédacteur en chef de la revue politique Syasat.

Des dissensions internes au mouvement

Principale exception : Mahmoud Zahar, 68 ans, idéologue du parti et ancien ministre des affaires étrangères du gouvernement d’Ismaël Haniyeh, est né à Gaza. Les origines variées – Gazaoui de souche, réfugié à Gaza, ou vivant à l’étranger – créent des sensibilités différentes au sein du mouvement et alimentent les dissensions internes.

Notamment sur la conduite des négociations interpalestiniennes, en vue d’une réconciliation entre le Hamas et le Fatah de Mahmoud Abbas. Yehya Moussa parle des membres du Fatah comme des « collabos », ce qui augure mal d’une future réconciliation.

« J’aurais aimé qu’en préalable aux négociations avec eux au Caire, on analyse pourquoi les Palestiniens en sont là aujourd’hui. Le Fatah négocie depuis seize ans avec Israël. À quoi cela a-t-il servi ? Nous n’avons toujours pas d’État palestinien et Israël continue de confisquer nos terres. Nous sommes un mouvement de libération nationale, nous devons poursuivre la lutte. »

Sous l’égide des Égyptiens, les négociations qui se déroulent par intermittence au Caire portent sur cinq points. Dont la réconciliation interne. « Après avoir listé les morts, Hamas et Fatah sont arrivés à déterminer les responsabilités de chacun dans la guerre qui les a opposés, affirme le journaliste Atef Abu Saif. Ils sont d’accord pour créer un fonds national de compensation. Le prix du sang est une chose très importante dans notre société tribale. »

La guerre de cet hiver a été un échec pour le Hamas

Mais le Fatah n’a pas signé le document, tant que le Hamas ne cède pas sur la formation d’un futur gouvernement qui devrait obligatoirement respecter les traités signés avec la communauté internationale, donc Oslo, et sur le mode de scrutin des futures élections. « Or, s’il n’y a pas d’accord sur le gouvernement, tout l’édifice s’écroulera. Car c’est le gouvernement qui devra préparer les législatives – prévues en janvier 2010 –, gérer la réforme de l’appareil sécuritaire et la reconstruction de Gaza, poursuit Atef Abu Saif. Reste à trouver aussi un compromis sur la réforme de l’Organisation de libération de la Palestine. »

En aparté, un membre du Hamas reconnaît « l’ampleur » du fossé qui sépare aujourd’hui Hamas et Fatah. « C’est notre partenaire et c’est avec lui qu’il faut reconstruire l’unité nationale palestinienne basée sur le respect mutuel. » Loin du discours triomphaliste, la guerre de cet hiver et ses destructions sont un échec pour le Hamas.

« Nous avons perdu. La situation à Gaza est catastrophique, il y a des sans-abri, les entreprises ont été détruites et le blocus est maintenu. Il est urgent de surmonter nos divisions internes, il faut parler d’une voix. Mais comment arriver à restaurer la confiance entre nous ? »

Agnès ROTIVEL, à Gaza

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