ISRAEL N’EST PAS NE DE LA SHOAH

Contrairement aux allégations du président iranien, Israël n’est pas né de la Shoah, affirme l’historien Georges Bensoussan.
«Sous le prétexte de la souffrance juive»… A Genève, lundi, Mahmoud Ahmadinejad a une fois de plus accusé les Occidentaux d’avoir à la fin de la Seconde Guerre mondiale «envoyé des migrants d’Europe, des Etats-Unis et du monde de l’Holocauste établir un gouvernement totalement raciste en Palestine occupée». Sous «le prétexte de la souffrance juive», les puissances alliées auraient eu «recours à l’agression militaire pour priver de terres une nation entière».

Le discours n’a rien d’inédit. Il a cours en Iran, dans les pays arabes, et au sein de diverses fractions de l’ultra-gauche européenne. La Shoah, affirme le comédien français Dieudonné, est un outil «aux mains du Sionisme international».

Le procès repose sur des idées répandues bien au-delà du monde des ennemis: combattu ou défendu, l’Etat d’Israël procéderait directement de la destruction du judaïsme européen. «Sion a ressurgi des crématoires et des charniers, écrivait en 1958 François Mauriac. La nation juive est ressuscitée d’entre ces millions de morts».

Pour l’historien Georges Bensoussan, cette «vision compassionnelle» n’a pas plus de rapport avec l’histoire que le négationnisme des antisionistes. «Toute chronologie est un jugement», estime-t-il. Forts d’une armée, d’une agriculture, d’une industrie, dotés d’une langue propre, d’une administration, d’une presse, d’universités, de syndicats, les Juifs auraient pu constituer un «Etat viable» dès avant la guerre, affirme-t-il.

Des survivants méprisés

«Pour comprendre le processus de naissance de l’Etat juif*, écrit-il, il faut remonter à la fin du XIXe siècle au moins. C’est à cette condition que l’on perçoit combien loin d’avoir oeuvré à la mise au monde de l’Etat d’Israël, la Shoah en a au contraire sapé les bases». Les six millions de juifs assassinés entre 1941 et 45 manqueront à jamais.

Responsable éditorial du Mémorial de la Shoah, à Paris, Georges Bensoussan ne nie pas la participation des survivants à la mise en place du nouvel Etat: à la fin de 1949, un Israélien sur trois – 350 000 – était issu des camps. Simplement, ce lien démographique ne suffit pas à faire du génocide «la matrice» de l’Etat juif.

Israël, ajoute Bensoussan, ne doit rien aux remords des nations occidentales, qui ne sentaient pas responsables des crimes nazis. Il ne se présente pas non plus comme «un sursaut des Juifs face à l’antisémitisme meurtrier». Incapables durant le conflit de venir au secours de leurs coreligionnaires européens, les juifs d’Israël ont eu tendance après-guerre à occulter les témoignages des déportés. En outre, ils ne cachaient pas toujours le mépris que leur inspiraient les juifs de la diaspora, coupables à leurs yeux de s’être «laissé mener comme des moutons à l’abattoir».

Plutôt que le malheur des rescapés, il fallait célébrer l’héroïsme des pionniers, le courage des soldats et la vigueur des Sabras, qui faisaient refleurir le désert. C’était le temps de la «mémoire sans sujets». La Shoah, explique Georges Bensoussan, est alors «commémorée, mais elle n’est pas remémorée à travers les figures de survivants», relégués au rang de «citoyens ordinaires».

Vision obsidionale

La mémoire du génocide ne s’imposera que très lentement. «Le tournant, rappelle Georges Bensoussan, aura lieu en 1961 avec le procès Eichmann», qui offrira enfin aux survivants l’occasion de se faire entendre. Il s’accélérera après les Guerres des six jours (1967) et du Kippour (1973), où se ranime à nouveau la peur de la disparition. La Shoah s’est depuis installée au cœur de la société israélienne.

Cette omniprésence suscite en Israël même de nombreux débats. Elle a pour effet, note Georges Bensoussan, de «projeter des souvenirs traumatisants sur l’actualité». La centralité du souvenir de la Shoah, confie-t-il, «enferme la société israélienne dans une vision obsidionale». Elle empêche l’identité juive de se normaliser, «en encourageant le thème du peuple qui habite seul ».

Jean-François Verdonnet

*Georges Bensoussan. Un nom impérissable. Israël, le sionisme et la destruction des Juifs d’Europe (1933-2007). Seuil. 2008.

http://www.tdg.ch/print/node/83690

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