Purim expliqué aux Chrétiens

Dans quelques jours, la communauté juive va fêter Purim.
Il n’est pas facile d’expliquer à nos amis chrétiens le sens de cette fête.
L’approche historique, qui consiste à remonter à l’époque lointaine de la Perse, est à déconseiller. Imaginez que votre ami essaie de vous expliquer l’origine de mardi-gras par une obscure anecdote datant de Babylone. Franchement, est-ce que cela vous passionnerait ? L’approche par les rituels relatifs à Purim (envoi de cadeaux, aumônes aux pauvres) risque de connaître le même insuccès. C’est ainsi que, de nos jours encore, les chrétiens appréhendent assez mal le sens de la fête de Purim. Les coutumes comme le carnaval, le chahut et les crécelles n’arrangent pas les choses. Purim semble être une fête folklorique et pour tout dire secondaire.
Or, je soutiens au contraire qu’il s’agit de la fête que les chrétiens peuvent le mieux comprendre.
Il faut donc changer de méthode.
Une technique pédagogique bien connue est de partir de ce que les gens connaissent le mieux. Je propose donc d’expliquer aux Chrétiens la fête de Purim, en partant de la Passion.

Certes, pour que cette approche soit pleinement efficace, il faudrait idéalement expliquer au préalable à nos amis ce qu’est un midrash, entreprise quasiment impossible. Mais rien n’interdit d’essayer.

Prenons par exemple le meam loez sur Esther, compilation midrashique d’origine espagnole: Ce midrash nous raconte la manière dont Esther accepte d’intercéder auprès d’Assuérus en faveur de son peuple, prenant ainsi le risque d’aller à sa perte.
Esther décide de se soumettre à l’épreuve suprême, voila quelque chose qui peut être compris par un chrétien.
Le troisième jour, nous dit ce midrash, Esther décide de se présenter devant le Roi. Le texte nous précise qu’il s’agit du jour de pessaH, la pâque juive. Avant d’accéder à la salle du trône, Esther doit passer par sept antichambres. Ce détail peut facilement évoquer pour un chrétien les stations du calvaire. Votre ami objectera certainement que cette analogie est approximative car il y a 14 stations dans le Calvaire. Tenez bon: il semble bien que dans de nombreuses traditions, on a bien le chiffre de 7 stations de croix, 7 dernières paroles du Christ… Ce n’est que tardivement que les Franciscains auraient fixé la tradition des 14 stations du calvaire.

A chaque antichambre, nous dit le midrash, Esther dit un verset du Psaume 22.
Première antichambre: Ne sois pas loin : proche est l’angoisse, point de secours! (Ps 22,12)
Seconde: Des chiens nombreux me cernent, une bande de vauriens m’entoure; comme pour déchiqueter mes mains et mes pieds (Ps 22, 17).
Jusqu’à l’antichambre où Esther prononce le fameux verset : Mon Dieu, Mon dieu (Eli, Eli) pourquoi m’as-tu abandonné, verset que les Chrétiens ne peuvent ignorer.

Le Midrash rapproche donc le psaume 22 de l’Histoire d’Esther alors que le nom d’Esther n’est jamais cité dans ce psaume. Voilà un autre point de contact avec la tradition chrétienne: pour celle-ci, en effet, le psaume 22 est une référence évidente à la Passion, bien que ce psaume ne mentionne ni Jésus ni même le messie. Ce psaume s’appelle la biche de l’aurore (ayelet ha ShaHar) qui désigne l’étoile du matin, or c’est ainsi qu’est nommé le messie dans l’Apocalypse (Ap 22,16)

Une autre approche pour aborder le sens de la fête de Purim avec nos amis chrétiens, en partant de ce qu’ils connaissent bien, est de partir du Carnaval. En effet, Purim est lié à un Carnaval. Or les Chrétiens connaissent bien eux-mêmes ce rituel qui se déroule à peu près à la même époque que Purim. C’est donc l’occasion d’échanger autour du carnaval. Sujet, qui, on le sait, passionne tout le monde. Pour dramatiser un peu l’enjeu, vous pourriez par exemple commencer par expliquer qu’il ne devrait pas en principe y avoir de carnaval à Purim. Mieux, pour capter l’intérêt de votre auditeur, vous pourriez même lui expliquer que le carnaval ne devrait pas non plus exister dans le Christianisme. Il vous en demandera la raison. C’est l’occasion de lui expliquer que le carnaval représente dans le Judaïsme le comble de l’idolâtrie. Le carnaval condense en effet un certain nombre de notions telles que la dérision, l’indistinction, l’épreuve, l’inversion et le comble, notions que les Chrétiens peuvent facilement comprendre, car elles figurent au cœur de la Passion. Les Chrétiens peuvent facilement comprendre la profonde aversion du judaïsme pour la dérision car ils furent eux-mêmes copieusement raillés par les païens.

Vous rappellerez à votre interlocuteur que Tertullien a éprouvé le besoin d’écrire un traité nommé de spectaculis dans lequel il assimile en vrac le mime, le théâtre et le cirque à l’idolâtrie.

les engagements pris à notre baptême impliquent aussi la renonciation aux spectacles, espèces de sacrifice que l’idolâtrie offre à Satan, à ses pompes et à ses anges.

Votre interlocuteur pourra vous rétorquer que Tertullien n’est pas un modèle de clarté, qu’il a écrit un traité nommé de pallio (Du Vêtement), dont personne jusqu’à ce jour n’a réussi à expliquer le sens. Renvoyer cette question à un prochain entretien.

Votre interlocuteur et vous-même êtes maintenant devant une difficulté: si le carnaval est le paradigme de la dérision, et le comble de l’idolatrie, pourquoi a-t-il subsisté aussi bien dans le christianisme que dans le Judaisme ? Allô SOS dialogue inter-religieux: on a un problème.

La réponse à cette question est décisive, et elle est la même pour tous.
Il faut d’abord comprendre que dans l’eschatologie juive le salut arrive au comble du mal. C’est donc paradoxalement parce que le carnaval représente le comble du mal qu’il est en même temps le signe de la proximité imminente du salut.
Miracle du dialogue Judéo-Chrétien: ensemble, vous êtes parvenus à ce constat: vous avez établi que l’eschatologie juive a été intégralement reprise par le Christianisme, qui n’a d’ailleurs repris que cela. Si votre interlocuteur trouve cette idée difficile (à avaler) vous pouvez simplifier: L’Eschatologie et la Loi sont dans un bâteau, la Loi tombe à l’eau, qui est-ce qui reste ?

L’intervention de Dieu au comble du mal constitue donc une inversion de la situation. Il faut donc commencer par expliquer que le livre d’Esther qui est associé à la fête de Purim ne parle que de cette inversion. Au moment où tout semble perdu pour les Juifs, au moment où leurs ennemis se réjouissent et se préparent en quelque sorte à un carnaval, Dieu inverse la situation, il inverse les sorts (purim: les sorts) et ce sont maintenant les Juifs qui se réjouissent. Tout s’inverse dans Esther: le festin du début, cause du malheur des Juifs se termine à la fin par des banquets joyeux. La répudiation se renverse en élection, Le complot de Haman se retourne contre lui, la potence dressée par Haman devient son gibet, les ennemis qui voulaient détruire les juifs sont eux-même détruits, l’Exil se termine en Retour, puisque Cyrus serait le fils d’Esther etc…

• Expliquez à votre ami que Purim est la fête de l’inversion eschatologique. Purim, comme d’ailleurs toutes les fêtes juives, est une fête eschatologique. C’est la dernière fête (de l’année, qui commençait à Pessah), mais c’est surtout la fête dernière, celle des derniers jours. Esther est une figure messianique. Le carnaval de Purim est le signe du renversement du carnaval païen. Rira bien qui rira le dernier.

• Vous pouvez continuer en montrant que Purim est la fête du comble.
L’idée du comble est une idée centrale de l’eschatologie juive. Dans le midrash Juif, cette idée du comble, s’exprime assez bien dans le livre d’Esther. Il y a:
Non seulement l’Exil, mais la vente des Juifs.

Non seulement cette vente, mais le projet de les détruire.
Non seulement ce complot mortel, mais l’édit du roi qui est irrévocable.
Non seulement l’édit irrévocable, mais l’interdiction d’intercéder auprès du Roi.
Non seulement l’impossibilité de l’intercession, mais le carnaval des païens qui se prépare.
Pour bien nous faire sentir qu’on est au comble, même le nom de Dieu a été retiré du texte d’Esther. En général, ce type de détail éveille l’attention de vos interlocuteurs, toujours étonnés par l’idée qu’il y a encore des gens qui scrutent les textes au point de compter le nombre de mots, le nombre de lettres et qui peuvent même remarquer ce qui manque dans un texte.

• Montrez ensuite que Purim est une fête liée à la dérision et à l’indistinction.
C’est à cette étape seulement que vous pouvez commencer à expliquer quelques rituels liés à Purim sans que votre interlocuteur ne vous regarde comme un membre d’une tribu primitive. Vous lui expliquerez qu’à Purim certains rabbins permettent de se déguiser en femme ce qui est interdit par le Pentateuque. Chez les juifs du Maroc, à Purim, on parodiait la lecture de la ketuba de Haman (son acte de mariage) en s’efforçant de placer le maximum de grossièretés.
Vous évoquerez en Europe centrale la coutume des purim shpil. Dans les écoles rabbiniques, les élèves singent leurs enseignants ; dans les familles les enfants se moquent de leurs parents.
A ce moment, votre interlocuteur comprendra qu’il y a là quelque chose qui ne va pas du tout. Quelque chose qui ne colle pas du tout à l’image des juifs et à leur rapport au texte, au savoir et aux maîtres. Il comprendra qu’on cherche à réaliser le comble volontairement.
Confirmez: à Purim, il est obligatoire, par exemple, de boire du vin jusqu’à ne plus distinguer entre Haman et Mardochée. Or l’indistinction est un indice du comble et de la fin des temps. L’indistinction est quelque chose de familier pour un Chrétien: cette idée évoque immédiatement pour lui, la libération de Barabas et la condamnation de Jésus (ils ne savent pas ce qu’ils font). Rappeler qu’on retrouve cette idée d’indistiction dans le livre des Maccabées. C’est le moment de lui annoncer que la prochaine fois vous lui expliquerez le sens de la fête de Hanuka. Purim et Hanuka sont en fait très liées, elles sont par exemple toutes deux des fêtes d’institution rabbinique. La seule différence c’est que Purim nous parle d’une lumière qui survient brusquement à la fin de la nuit, tandis que Hanuka nous parle d’une lumière qu’on croyait perdue mais qui, faible au début, augmente lentement jusqu’au huitième jour. Rappeler que le livre des Maccabées, commémoré à Hanuka, s’ouvre sur cette notion d‘indistinction:

Le roi Antiochus écrivit à tout son royaume que tous ne devaient former qu’un seul peuple, et que chacun devait abandonner ses usages (1M 1, 41-42).

Les Chrétiens connaissent peu le midrash. Votre interlocuteur a entendu ce terme et l’assimile à celui de légende. Par exemple, il a entendu dire que certains récits évangéliques de l’Enfance sont en partie des midrashim. De même, en ce qui concerne le récit de la Passion, il a parfois lu que certains points comme le double suicide de Judas, sont de nature midrashique. En revanche, il voit mal le rapport entre la Passion et Esther. Même s’il sait que le psaume 22 est attribué au Christ, il trouve que ce rapport est lointain. Les rapports entre le récit de la passion et la vente de Joseph ou celui de la ligature d’Isaac lui semblent plus évidents.
Il faut donc lui expliquer que dans le midrash juif, justement, Esther est aussi reliée à Joseph et à Isaac.
Habitué à la typologie, votre interlocuteur pourra aisément comprendre ce que les Juifs eux-mêmes ont parfois du mal à saisir: qu’Esther est le même personnage que Joseph. Ou plutôt que les deux récits, celui de Joseph et celui d’Esther sont le même récit:
– Les deux récits se déroulent en exil.
– Dans les deux cas, des Juifs, de condition modeste, accèdent à des positions élevées dans le royaume, après que des gens en place (Vashti ou les serviteurs de Pharaon) en aient été chassés. Inversion.
– Les deux héros acquièrent la faveur royale par leur beauté, et par leur sagesse. Ce sont des héros “féminins”. Joseph a pour attributs la beauté, la chasteté, l’obéissance. Il a même tendance à trop parler.
– Ils arrivent au pouvoir pour service rendu au monarque, mais celui-ci, est d’abord furieux contre tous ses sujets, il oublie donc pour un certain temps leur action méritoire. Mais un jour, les rêves, ou l’insomnie du monarque, les rappellent à son bon souvenir.
– L’ ascension du héros passe donc par une phase d’éclipse : Joseph est rapté et vendu comme esclave, Esther se cache. Son nom même évoque ce qui est caché.
– Joseph comme Esther, s’abstiennent de révéler leur véritable identité, jusqu’à ce qu’ils soient obligés par les circonstances, de sauver leur peuple.
– Ils se dévoilent alors au cours d’un banquet.
– La suspension à un arbre joue aussi un rôle important dans les deux histoires, etc.

• Esther et Isaac

La passion est souvent référée, dans la tradition chrétienne, à l’épisode du sacrifice d’Isaac. C’est le moment de rappeler à votre interlocuteur qu’il en est de même pour Esther.

Dans le meam loez, on lit qu’Esther, au moment où elle se présente devant le roi, pour intercéder en faveur de son peuple, demande à Dieu de se souvenir du sacrifice d’Isaac. Ce thème d’Isaac comme argument de l’intercession, est présent un peu partout dans la tradition juive. Cantique Rabba 1, 60 commente ainsi Ct 1,14: Mon bien-aimé est une grappe : GRAPPE (eshkol) se réfère à Isaac, qui fut lié sur l’autel comme une grappe. DE CYPRE (kofer) : parce qu’il expie (mekaper) les péchés. Votre interlocuteur, étonné, vous demandera donc si, pour le Judaïsme, Isaac est mort pour les péchés d’Israël.
C’est le moment d’évoquer la parenté entre les deux récits: celui de la Passion et celui de la ligature d’Isaac. Il existe un midrash tardif selon lequel Isaac aurait été réellement sacrifié, mais aurait ressuscité de ses cendres. Votre interlocuteur se souviendra alors, peut-être, qu’Isaac aussi était né de manière miraculeuse, d’une mère qui ne pouvait pas avoir d’enfant, après une annonciation, il est lui aussi un monogène, il porte lui aussi le bois (du sacrifice), la date de ce sacrifice correspond au 15 nissan, soit le jour de la fête de Pâques. Sans même parler des deux jeunes gens qui accompagnent Isaac, à rapprocher des deux larrons de la Passion du Christ; du rôle que joue la corne (qeren) dans les deux récits, ou des trois jours, etc. Ginzberg rapporte un midrash dans lequel Isaac, une fois le geste d’Abraham arrêté par l’ange, récite la prière : meHayé ha-metim, Béni sois-tu… qui ressuscite les morts.

Votre ami objectera que l’item de la résurrection qu’on trouve dans la Passion n’existe pas dans la tradition juive. Ce qui est exact. Mais cette objection n’est pas décisive, car il existait dans la tradition chrétienne même, un courant, le docétisme, qui entendait en rester à la formule canonique de l’eschatologie juive. Qui trouve que le midrash chrétien est trop sophistiqué: au comble de l’épreuve, Dieu inverse les sorts et élève celui qui est abaissé: le messie est donc élevé au ciel et non crucifié. On en retrouve la trace dans le Coran. Le schéma de l’inversion est disséminé partout dans la Bible:

C’est Yahvé… qui abaisse et aussi qui élève (1S 2,7)
Ce sera un jour de Yahvé Sabaot sur tout ce qui est orgueilleux et hautain, sur tout ce qui est élevé, pour qu’il soit abaissé (Is 2, 12)
Et tous les arbres… sauront que c’est moi, Yahvé, qui abaisse l’arbre élevé et qui élève l’arbre abaissé (Ez 17,24)

Vous étiez partis du carnaval, une coutume apparement folklorique et futile, en tout cas secondaire. En prenant au sérieux les méthodes que lui applique le midrash, vous en avez fait au contraire un élément central parce qu’il révèle (nigla, même racine que megila) la nature eschatologique de la fête de Purim et le caractère midrashique à la fois du livre d’Esther et du récit de la Passion. Du coup, vous comprenez pourquoi le carnaval a subsisté à la fois dans le Judaisme et le Christianisme.

Vous pouvez maintenant expliquer à votre ami les dernières coutumes et rituels liés à Purim: par exemple, à Purim, celui qui commet un dommage n’est pas tenu de réparer, celui qui tend la main, on lui donne… Ces coutumes ont un contenu symbolique et utopique. C’est qu’on est à la fin des temps. C’est une commémoration d’un événement à venir. Comme dans le seder de Pâques, les rites sont des symboles. Les Chrétiens sont habitués à cela: lors de la communion, ils savent bien que l’ingestion de l’hostie est un symbole. C’est donc le moment de dérouler tous les symboles liés à Purim. N’oubliez pas le moindre petit détail comme par exemple celui-ci: le rouleau (megila) qu’on lit ce jour-là doit être au préalable entièrement déroulé. Ou dévoilé ? (nigla).

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