Le " développement durable "

par le Rabbin Akiva WOLFF
Est-il juste et moral de priver nos descendants d’un air propre, d’une eau pure, d’activités récréatives, etc. au bénéfice d’un niveau de vie plus élevé dont nous serions les seuls à profiter ?


Le développement de ressources naturelles est une nécessité vitale pour notre existence en ce monde.

Il apporte beaucoup à la société humaine en fournissant les services et les biens qui lui sont nécessaires, en améliorant les activités économiques, en créant des emplois et, plus généralement, en améliorant notre qualité de vie.

Tout développement, cependant, n’est pas bénéfique ou désirable. C’est un développement inadéquat qui a créé la crise  » environnementale  » que l’on connaît aujourd’hui dans une grande partie du monde. Non seulement un développement inadapté porte préjudice à la génération actuelle, mais les activités auxquelles il donne lieu et qui surexploitent les ressources non renouvelables ou qui endommagent ou détruisent ce qui équipe notre environnement causent également des ravages aux générations futures.

Est-il juste et moral de priver nos descendants d’un air propre, d’une eau pure, d’activités récréatives, etc. au bénéfice d’un niveau de vie plus élevé dont nous serions les seuls à profiter ? Comment devons-nous trancher de tels problèmes d’une manière équitable et intelligente ? La sensibilisation croissante aux effets négatifs du développement sur la génération actuelle et celles à venir a conduit à la recherche d’un nouvel équilibre entre les individus et leur environnement, et à la poursuite d’une viabilité à long terme, également appelée  » développement durable  » (sustainable development, selon l’expression mise à la mode en 1987) qui assurerait aux générations futures des conditions de vie au moins égales à celles qui existent aujourd’hui.

Le  » développement durable  » a été défini comme un développement  » qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs « .Ce que cette définition signifie exactement est cependant difficile à définir en termes concrets.

UNE APPROCHE JUIVE A UN « DEVELOPPEMENT DURABLE »

L’expression  » développement durable  » est certes récente. Cependant, les concepts qui lui sont associés font partie de la conscience juive depuis des millénaires, comme l’illustrent les sources suivantes.

La première source est un midrach, qui remonte au premier millénaire de l’ère commune :

Quand D.ieu a créé le premier homme, Il l’a pris et lui a montré tous les arbres du Jardin d’Eden. Il lui a dit :  » Vois comme mes œuvres sont belles et dignes d’éloges ! Tout ce que J’ai créé, Je l’ai créé pour toi. Prends garde à ne pas abîmer et détruire Mon monde, car si tu le fais personne ne le réparera. »

Ce midrach témoigne d’une intuition remarquable, ayant été enregistré longtemps avant que l’humanité dispose des moyens technologiques capables de causer de graves dommages à toute la planète. Ce qu’il vient illustrer, c’est la conviction du judaïsme que le monde physique a été créé pour le bénéfice de l’homme, et que, par conséquent, l’homme doit se restreindre dans l’exploitation de ses ressources.

La deuxième source, empruntée au traité talmudique Ta’anith, raconte l’histoire de ‘Honi hama’agal (‘Honi le  » faiseur de cercle « ) :

Un jour que ‘Honi se promenait, il vit un homme occupé à planter un caroubier.

‘Honi lui demanda :  » Combien de temps lui faudra-t-il pour produire des fruits ? « 

L’homme lui répondit :  » Au moins soixante-dix ans.  »

‘Honi lui posa la question :  » Croyez-vous vraiment que vous vivrez encore soixante-dix ans ? « 

L’homme répondit : «  J’ai trouvé à ma naissance le monde rempli de caroubiers que mes ancêtres les avaient plantés pour moi. Il faut donc que j’en plante à mon tour pour mes descendants. « 

Cette anecdote sur ‘Honi illustre parfaitement ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une  » pensée durable « , consistant à se préoccuper du bien-être des générations à venir.

Il existe une troisième source, constituée par le commentaire biblique de Rabbi Isaac Abravanel, qui a vécu en Espagne au 15ème siècle. Il écrit :

 » Voici la signification du verset : « … afin qu’il te soit fait du bien et que tu prolonges les jours » (Deutéronome 22, 7). Cette mitsvah – l’obligation faite de chasser la mère dont on veut s’emparer des œufs ou des oisillons dans un nid – n’a pas été instituée par égard pour le monde animal, mais pour le bien de l’espèce humaine qui continuera de trouver dans la nature de quoi s’alimenter. Voilà aussi ce que veut dire :  » … et que tu prolonges les jours « , à savoir que, puisque tu vivras de longues années sur terre, tu as besoin de pouvoir compter sur une création qui se perpétue de telle manière que tu disposeras toujours de nourriture à suffisance. « 

LA  » DURABILITE  » DANS LA PRATIQUE

Chaque ville était constituée par une combinaison de terrains bâtis, affectés à l’habitation et aux industries légères, d’un migrach – ceinture naturelle vide de toute construction et de toute activité agricole – et de champs cultivés

Idéalement, le concept de  » durabilité  » devrait être largement accepté.

Cependant, étant donné qu’il est difficile de le définir clairement et parce qu’il est contraire à la tendance actuelle de notre société de consommation, il n’a qu’un faible impact pratique dans la plus grande partie du monde.

En revanche, ce concept fait partie intégrante de la loi juive depuis des milliers d’années, ainsi que vont l’illustrer les exemples suivants :

1. Le Chabbath et l’année sabbatique

L’exploitation intensive de la nature à laquelle nous nous livrons met à rude épreuve les ressources qu’elle nous procure, en réduisant leur efficacité et leur vitalité, et en dernière analyse les nôtres.

En cessant périodiquement cette exploitation, nous revivifions nos liens avec le monde naturel et nous permettons à ses ressources de se régénérer et de se revitaliser.

Dans la loi juive, l’observance du Chabbath nous oblige à cesser, un jour sur sept, d’exploiter la nature. De même une année sur sept constitue l’année sabbatique, pendant laquelle nous avons l’obligation de nous abstenir de presque toutes les activités agricoles, ce qui permet à la terre de se reposer et de rajeunir.

2. L’interdiction des activités économiques destructrices de l’environnement

A l’époque talmudique, l’élevage des moutons et des chèvres était considéré comme une activité très rentable. Malencontreusement, les moutons et les chèvres sont aussi, compte tenu du climat sec du Moyen-Orient, très destructeurs de l’environnement.

La loi juive interdit leur élevage dans les parties habitées de la Terre d’Israel à cause des dommages qu’ils leur causent. Cette interdiction peut être considérée comme un modèle de refus de tout développement inapproprié qui génère des profits lucratifs au prix de dommages écologiques importants à long terme.

3. La planification de l’occupation des sols

Selon la loi juive, les villes en Israël devaient jadis être entourées par une ceinture de terrain non cultivée connue sous le nom de migrach. Le migrach était situé hors des murs des villes et à l’intérieur des terrains agricoles, dont dépendait l’essentiel de l’économie.

Chaque ville, par conséquent, était constituée par une combinaison de terrains bâtis, affectés à l’habitation et aux industries légères, d’un migrach – ceinture naturelle vide de toute construction et de toute activité agricole – et de champs cultivés.

Il ne fait aucun doute que la société d’alors connaissait, tout comme celle d’aujourd’hui, des conflits d’intérêts sur la manière d’occuper les sols. De plus grandes superficies réservées à la construction auraient favorisé la construction de logements plus nombreux et moins chers, ainsi que le développement d’industries. Si l’on avait pu disposer de plus de temps.

Le rabbin Akiva Wolff est directeur de recherche au JCT [Centre pour le judaïsme et l’environnement].

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