Chroniques

Michel Taubmann* : «Ahmadinejad a été choisi comme président de la République en 2005, parce qu’il est l’homme de l’affrontement avec les démocraties et du combat pour la destruction de l’Etat d’Israël»
18/01/08 – – : Iran

 

 

Question : Vous faites paraître le jeudi 24 janvier 2008 « La bombe et le Coran. Une biographie de Mahmoud Ahmadinejad » aux Editions du Moment, un ouvrage de 250 pages. Quelle est l’originalité de ce livre ?
Michel Taubmann :   Il s’agit de la première biographie du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Certes, plusieurs articles et plusieurs livres ont  évoqué tel ou tel aspect de sa vie. Mais, c’est la première fois au monde qu’un livre lui est  entièrement consacré. Beaucoup de livres, excellents d’ailleurs, comme ceux de Bruno Tertrais (« Iran, la prochaine guerre », Ed. Le Cherche Midi, 2007) et « Iran le choix des armes » (Stock, 2007) de François Heisbourg ont été publiés récemment sur les dangers du programme nucléaire iranien. Mon livre est essentiellement centré sur Ahmadinejad et le monde politique iranien depuis la révolution islamique de 1979.
Pourquoi avez-vous tenu spécialement à consacrer une biographie sur le Président de la République Islamique d’Iran ?
MT :   Il me semble que c’est une des clés de la crise internationale qui est loin d’être terminée, contrairement à ce que l’on peut penser à la suite à la diffusion du rapport « apaisant » des agences américaines publié en décembre 2007. La crise n’est pas derrière nous, mais devant nous. Si effectivement, nous n’avons pas la certitude de l’existence d’un programme nucléaire militaire en Iran, tout dans le comportement politique d’Ahmadinejad renforce les interrogations sur la volonté de l’Iran de se doter de l’arme atomique.
Considérez-vous qu’Ahmadinejad soit un « va-t-en-guerre » ?
MT :   C’est le moins que l’on puisse dire ! Tout dans son histoire personnelle et politique, dans sa formation, dans son ascension politique, indique qu’il a été choisi comme président de la République en 2005, parce qu’il est l’homme de l’affrontement avec les démocraties et du combat pour la destruction de l’Etat d’Israël.  C’est tout cela que je raconte dans mon livre, avec notamment des révélations inédites sur son rôle comme officier des services secrets iraniens dans les années 80 et 90 où il a organisé voire participé directement à des actions terroristes en dehors du territoire de son pays. Un président terroriste ? Un président tortionnaire ? A ces deux questions j’apporte dans mon livre des éléments de réponse positifs étayés sur des documents et des témoignages.
Qu’est ce que les démocraties ont à craindre des intentions bellicistes de cet homme ?
MT :   Tout. Il a grandi dans les milieux défavorisés de la banlieue sud de Téhéran où la religion était « l’opium du peuple » Dès l’adolescence, il est endoctriné par des Mollahs qui propagent la version la plus rétrograde de l’Islam Chiite. Il est proche de sectes « messianiques » qui instrumentalisent totalement le religieux au profit du politique et qui considèrent contrairement à la version traditionnelle de l’Islam chiite qu’une action politique peut accélérer la venue du Mahdi, le XII ème Imam de la tradition chiite qui, selon cette tradition, convertira le monde à l’Islam. Le problème avec Ahmadinejad, c’est que lui -et son entourage- entretient en permanence une ambiguïté entre l’arrivée du Messie et la possession de l’arme nucléaire, dirigée principalement contre Israël. C’est une vision apocalyptique qui doit être prise au sérieux.
Pour quelles raisons, Israël serait-il plus menacé que d’autres pays de la région ?
MT :   Ahmadinejad se réclame d’une idéologie qui fait d’Israël, dont il ne cite jamais le nom,- il parle du « sionisme »- une anomalie historique en terre d’Islam. D’ailleurs le président et les autres dirigeants iraniens n’ont jamais accepté le principe de deux peuples cohabitant ensemble l’un dans un Etat palestinien, l’autre en Israël  Ils ont toujours été opposés au processus d’Oslo et tout indique qu’ils feront tout pour faire capoter le processus en cours.
Imaginez vous qu’Ahmadinejad – si l’Iran disposait d’un arsenal nucléaire – puisse attaquer Israël ?
MT :   Une réponse positive suppose que plusieurs conditions soient remplies. Premièrement, que la communauté internationale laisse l’Iran se doter de l’arme nucléaire. Deuxièmement qu’Ahmadinejad soit encore au pouvoir à ce moment là. Si ces deux conditions étaient réunies, il est évident -si l’on prend au sérieux les discours d’Ahmadinejad et il n’y a aucune raison de ne pas les prendre au sérieux- que l’Iran, probablement par l’intermédiaire de groupes terroristes, pourrait fomenter des attaques contre Israël et d’autres pays de la région mais aussi en Europe ou aux Etats-Unis. En tout cas la possession de l’arme nucléaire permettrait de sanctuariser la République islamique.
Vous semble-t-il que les pays arabes sunnites de la région prennent très au sérieux la menace iranienne ?
MT :   La principale conséquence de la course au nucléaire engagée par l’Iran serait de faire exploser le traité de non prolifération nucléaire et d’inciter d’autres puissances sunnites dont l’Egypte et l’Arabie Saoudite à se doter de l’arme nucléaire. Donc la question de l’arme nucléaire ne concerne pas seulement Israël, mais c’est l’ensemble de l’équilibre régional et donc mondial qui serait remis en cause. C’est tout le travail pour contenir l’arme nucléaire dans quelques mains responsables. Ce travail avait plutôt réussi depuis 60 ans, puisque neuf pays seulement possèdent l’arme nucléaire aujourd’hui, c’est tout ce travail qui serait remis en cause. Ce serait donc la voie ouverte à la dissémination du nucléaire auprès d’Etats et de groupes terroristes.
On entend souvent quelques commentateurs prétendre que l’Iran a autant le droit de se doter de l’arme nucléaire, qu’Israël. Que répondez-vous ?
MT :   C’est une drôle de conception de l’égalité qui considère que le droit commun  appliqué aux citoyens des pays démocratiques (droit au travail, droit au logement, etc.) pourrait être appliqué au droit international et que, par conséquent, il pourrait y avoir un « droit » à la bombe atomique.
Je réponds donc par les deux points suivants. D’une part, contrairement à Israël, l’Iran est signataire du Traité de non prolifération. Le fait qu’il n’en respecte pas les conditions – qui lui permettraient toutefois d’accéder au nucléaire civil – est plus lourd de conséquences  que l’attitude d’Israël qui n’est pas signataire de ce traité et dont d’ailleurs personne n’a en réalité la certitude absolue qu’il possède l’arme nucléaire. Si  le Traité de non prolifération est violé par un des pays signataires, alors il vole en éclats et des dizaines de pays voudront accéder au nucléaire militaire ! L’autre différence entre Israël et l’Iran tient à la nature du régime. Si Israël possède l’arme nucléaire, c’est pour des raisons défensives. Alors que, si la République islamique d’Iran caresse le rêve de se doter de l’arme nucléaire, c’est avec l’idée de l’utiliser à des fins expansionnistes, pour répandre la révolution islamique, à l’ensemble du monde. Dernière chose, il y a l’idéologie du martyr qui est l’idéologie officielle de l’Iran d’Ahmadinejad. Elle est totalement contraire à l’idée de dissuasion. Rappelons que Rafsandjani (l’adversaire de l’actuel Président), présenté lui-même comme un modéré, à quand même banalisé l’hypothèse d’une guerre nucléaire avec Israël, il y a quelques années de cela.
Ne mettez vous pas tout le monde sur le même plan dans la classe politique iranienne ?
MT :   Justement non, je ne les mets pas tous sur le même plan. Ce sont eux, par contre, qui ont tendance parfois à se mettre sur le même plan, car l’idéologie islamiste est partagée par les principaux dirigeants iraniens, que ce soit le conservateur prétendument modéré Rafsandjani ou le réformateur Khatami… il est clair qu’aujourd’hui certains ont l’intention d’utiliser le chantage au nucléaire comme un moyen de négocier avec l’Occident et qu’Ahmadinejad lui, est dans une logique uniquement d’affrontement. Il est prêt à transformer le peuple iranien en martyr. Il existe en Iran des dirigeants prêts à entendre ce langage. Ils sont islamistes ? Certes. Mais ils ne sont pas suicidaires. Malheureusement pour l’instant ils ne tiennent pas la barre. Cela peut changer ? Peut-être. Mais les « durs » que représente Ahmadinejad n’ont cessé ces derniers mois d’accroître leur emprise sur le pays.  Au lieu de perdre son temps dans des analyses savantes sur la vie politique iranienne,  la communauté internationale doit proposer un marché clair à la République islamique. Soit les Iraniens font la transparence totale sur leur programme nucléaire et ils abandonnent le terrorisme, alors ils auront accès au nucléaire civil et aussi par exemple à l’Organisation mondiale du Commerce, avec les avantages économiques qu’en retirera le peuple iranien ; soit ils ne le font pas et ils en subissent les conséquences.
Vous  croyez à une guerre avec l’Iran ?
MT :   Exclure a priori le recours à la force et refuser en même temps les sanctions efficaces contre l’Iran c’est laisser la voie ouverte dans deux trois ou quatre ans, à une crise internationale et à une guerre, notamment pour le peuple iranien qui en serait la première victime. Il faut absolument éviter la guerre. Mais pour cela, il faut absolument que l’Iran renonce à la bombe atomique.
Vous ne craignez pas d’apparaître vous même comme un va-t-en-guerre ?
MT :   Je pense qu’il faut vraiment considérer la guerre avec l’Iran comme la dernière des extrémités, la moins souhaitable. Mais, il faut rappeler que la balle est aujourd’hui dans le camp des dirigeants iraniens. A eux de faire la preuve qu’ils n’ont aucun projet nucléaire militaire secret. A eux d’abandonner les discours guerriers contre leurs voisins, et pas seulement contre Israël. A eux de s’engager vraiment dans un dialogue de civilisation, comme le disait le président conservateur Khatami. A nous de soutenir tout ceux qui en Iran souhaitent la démocratisation de leur pays et la main tendue vers l’Occident et le monde musulman.
Propos recueillis par Marc Knobel
* Michel Taubmann, est un journaliste, auteur de la première biographie sur le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, « La bombe et le Coran. Une biographie de Mahmoud Ahmadinejad », Editions du Moment, janvier 2008, un ouvrage de 250 pages.
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