paracha ytro et fetes des garcons

Posté le 19.01.2008 par israelsionisme

UNE COUTUME DU JUDAISME TUNISIEN :LA « SE’UDAT YTRO » OU FETE DES GARCONS

(Par Claude Nataf Président de la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie)

A côté des fêtes édictées par la Halakhah, les Juifs de Tunisie ont
coutume de célèbrer chaque année deux fêtes particulières, Rosh Hodesh el Bnat «
la fête des filles » et Se’udat Ytro « la fête des garçons ».
L’origine de cette dernière célébrée le jeudi de la semaine de la
sidra de Ytro (Exode, XVIII), n’est pas connue avec certitude. Trois
hypothèses sont généralement retenues et s’appuient toutes les trois uniquement sur
des sources orales, qui ne sauraient valoir preuves en histoire. On
s’accorde généralement pour considérer qu’elle fut instituée au XVIIIème
siècle, mais là encore, faute de document écrit, il est difficile de distinguer la
légende de la réalité. C’est donc avec prudence et humilité que nous livrons cet
article, laissant au lecteur le soin de choisir.

– La première hypothèse se veut historique. Une épidémie de peste
aurait sévi à Tunis au début du XVIIIème siècle et aurait frappé particulièrement
la communauté juive et plus précisément les jeunes garçons. Le jeudi de
la paracha de Ytro, un pigeon blanc aurait avalé un excrément
pestilentiel et se serait envolé. L’épidémie aurait immédiatement disparu. Le souvenir
de ce miracle expliquerait la fête destinée aux jeunes garçons et symbolisé
par le plat principal : le pigeon, offert à chaque enfant mâle jusqu’à son
mariage.

Cette hypothèse séduisante est cependant mise à mal par les
historiens, car les chroniques de l’époque ne mentionnent nullement une épidémie qui
aurait frappé la seule communauté juive en épargnant ses voisins musulmans,
et vaincue par l’arrivée providentielle d’un pigeon. Un tel événement
par son caractère singulier n’aurait pas manqué d’attirer l’attention des
historiens contemporains.

– La seconde hypothèse puise ses références dans la Bible : le
chapitre XVIII de l’Exode nous décrit l’arrivée de Ytro beau-père de Moïse
accompagné de la femme et des deux fils de ce dernier. Moïse offre un repas en
l’honneur de son beau-père qui avait reconnu le D. d’Israël et qui conseille à son
gendre de choisir des hommes intègres et craignant D. pour constituer à ses
côtés les Chefs d’Israël. Les communautés juives auraient longtemps commémoré
cette institution des premiers responsables communautaires.

Cette fête des Chefs «Hagigat-Nesnéim » serait tombée en désuétude et n’aurait été
conservée que par la communauté tunisienne, dont le rituel supprime les « Tahanounim »
(rogations) à la prière du jeudi matin comme pour les jours de fêtes
traditionnelles. Mais, on peut se demander pourquoi la communauté
tunisienne commémorerait cette institution des Chefs de la communauté sous la
forme d’un repas de fête destiné aux garçons ? Les tenants de cette thèse se
réfèrent encore au texte biblique et au repas offert par Moïse à son
beau-père. Ils font valoir que Moïse particulièrement heureux de retrouver ses fils
circoncis en son absence par leur mère Tsipora, aurait réservé à leur intention
une partie du festin sous forme de plats à leur mesure, ce qui
expliquerait la tradition tunisienne des plats miniaturisés.

La troisième hypothèse qui a ma préférence, peut être qualifiée de «
pédagogique » et trouve sa source dans les « Pirké Avot » et se
réfère également à la paracha, en ce qu’elle contient les Dix Commandements.
Nos Anciens Rabbins, voulant caractériser les différentes époques de la
vie des individus avaient décidé qu’il convenait d’enseigner la Loi Ecrite à
partir de l’âge de cinq ans, de célébrer la Bar-Mitsva à l’âge de treize ans,
et de commencer l’étude de la Michna à l’âge de quinze ans. Il en résultait
donc que le tout jeune enfant de cinq ans était appelé à lire au « koutab » ou
Talmud-Torah, les Dix Commandements pour la première fois, le jeudi
de la sidra de Ytro.

Soucieux de marquer un fait aussi capital et de
frapper l’imagination de l’enfant pour faciliter l’appréhension par lui des
Dix Commandements, les rabbins tunisiens instituèrent une grande fête en
l’honneur de cet événement. Cérémonie strictement privée à l’origine, célébrée
au sein du Talmud-Torah, et dénommée « Henoukh Nharim » ou Initiation des
jeunes, elle était exclusivement consacrée aux enfants qui se trouvaient dans la
situation que nous venons de définir. Des familles prirent l’habitude de fêter
le soir à la maison ceux de leurs enfants qui avaient lu le matin pour la
première fois les Dix Commandements.

Le Grand Rabbin Abraham Taïeb dit « Baba Sidi » (décédé en 1741)
conseilla aux parents de faire profiter de cette fête tous les garçons qui liraient
ce jour là les Dix Commandements qu’il s’agisse de leur première lecture ou
d’une répétition de la lecture des années précédentes. Autrement dit, ce
Sage voulut que la fête soit une occasion pour les garçons de répéter les Dix
Commandements pour s’en imprégner davantage. D’ailleurs à l’instar de
la «feuille miel » éditée pour Roch Hachana, on publie la feuille d’Ytro
(Ouarkat Ytro) destinée aux enfants, reproduisant le Shema Israël et les Dix
Commandements, que dans certaines familles, l’enfant lisait à haute
voix en langue vulgaire avant le repas.

Cette fête était impatiemment attendue par les garçons qui étaient
les rois de la journée. Après l’école et le repas de midi vite avalé, les parents
donnaient généralement quartier libre à leurs enfants qui
s’ébattaient dans la ville, allaient au cinéma, lançaient des pétards, regardaient avec
envie les vitrines des magasins souvent décorées avec la mention « fête des
garçons »,tandis que les pâtisseries exhibaient pièces montées et petits
gâteaux traditionnels.

Dans les maisons juives, les mères s’affairaient pour préparer le
repas de fête. Le soir, la table était décorée et illuminée par des petites
bougies de différentes couleur. Après les bénédictions d’usage et la lecture
éventuelles des Dix Commandements, le repas était servi dans une vaisselle
miniature.

Chaque famille disposait d’un service spécial consacré à la fête
comprenant des casseroles, des assiettes, des verres, des couverts, des
bouteilles en verre ou en argile, le tout en miniature. Le plat d’honneur était le
pigeon qui remplaçait le poulet des soirs de fête ; les gâteaux (yoyo,
manicotti, brick au miel, makhoud) étaient tous petits, de même que les pâtes
d’amande en forme de fruits de couleur différentes.

Les rabbins ont parfois déploré le caractère profane de plus en plus
affirmé de cette festivité et le relâchement du lien avec l’étude de la
Torah. Le Grand Rabbin Haïm Bellaiche(Z’L), Grand Rabbin de Tunisie de 1939 à
1947 ne manquait pas de rappeler qu’il ne s’agissait pas d’une fête
comparable aux autres fêtes de l’année religieuse et ne cachait pas son agacement
devant l’exaltation qu’elle entraînait chez les adolescents. Son successeur,
le Grand Rabbin David Bembaron(Z’L), dont le doux visage s’illuminait à la vue
de la joie des enfants, la qualifiait de « charmante coutume », mais
soulignait que les dépenses qu’elle occasionnait ne devaient pas faire oublier le
devoir de tsedaka.

Mais cette fête était chère aux familles. Elle secrétait une ambiance
particulière qui dépassait le cadre de la communauté et bien des
pères de famille chrétiens et musulmans ne manquaient pas d’acheter eux aussi
chez les pâtissiers juifs les douceurs spéciales de la fête pour leurs
enfants.La communauté juive de Tunisie qui comprenait cent mille membres à la
veille de l’indépendance de ce pays ne compte plus qu’un millier de membres
aujourd’hui. Mais ceux qui en sont issus et qui sont dispersés en
France et en Israël continuent de célébrer pour leurs garçons, avec autant de
ferveur cette coutume de leur communauté d’origine.

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