Liberté et esclavage dans le judaïsme

par le Rabbin Ariel MESSAS
  Dans le dessein divin, l’homme doit pouvoir choisir librement les modes de fonctionnement des modalités de son être, qui seront en adéquation avec le projet divin. La condition première pour la réussite de ce projet est l’exercice libre du libre arbitre.


En un temps où les résurgences de comportements sauvages que nous croyons d’un autre temps apparaissent, où les instincts les plus bas et les plus destructeurs peuvent régner en un être humain.

Oui, en un temps où la sauvagerie réapparaît, je pense qu’il est urgent de cerner les mécanismes psychologiques et sociaux qui lui ont permis d’émerger.

Il est urgent de comprendre comment celle-ci a pu se propager. Il faut étudier la nature du terreau qui – sans en être directement à l’origine – lui a cependant donné le moyen de prospérer.

Cette réflexion doit mener l’individu et la société à réagir de façon concrète, judicieuse et réfléchie afin de trouver les véritables moyens permettant à cette folie humaine de disparaître.

Les manifestations, les réactions dans les médias, les pressions sur le politique sont nécessaires mais insuffisantes. Il est indispensable de briser l’enfermement de certaines personnes vivant dans des sociétés parallèles autosuffisantes, permettant à un individu de vivre sa folie meurtrière et raciste sans être directement inquiété par son entourage.

Il faut pénétrer ces mondes parallèles afin d’y faire entrer la lumière de la tolérance, du respect de l’autre, de la différence, de l’égalité entre tous les êtres humains, quelque soit leur appartenance ethnique ou religieuse.

Une vigilance sans concession est indispensable en France et dans les pays démocratiques, afin de veiller à ce que les « droits de l’homme » – si difficilement acquis dans les sociétés occidentales – soient respectés et pénètrent réellement les cœurs de tous.

Il est bon de rappeler ici quelques enseignements du judaïsme qui, depuis trois milles ans, proclament pour les juifs et, par leur biais, pour l’humanité dans son ensemble, des idées fortes, seules capables de mener l’humanité au bonheur auquel elle aspire.

Portons un regard sur la question de la « Liberté » telle qu’elle est développée dans le Torah et ses commentaires.

Les premiers chapitres de l’Exode sont une véritable ode à la Liberté. Ils relatent l’histoire d’un peuple soumis à un esclavage abjecte pendant plusieurs centaines d’années, l’histoire d’un peuple qui a pu accéder à la Liberté, créant un « traumatisme » planétaire, et livrant un enseignement de la première importance, à savoir qu’il est possible de s’affranchir d’un régime totalitaire. Il est possible de faire voler en éclats un système d’esclavage organisé ayant fait ses preuves des décennies durant.

QUATRE NIVEAUX DE LIBERTE

Ainsi, une réflexion sur les quatre coupes de vin autour desquelles s’articulent la soirée du Sédère, la soirée pascale, va nous permettre de mieux cerner les différentes facettes de ce droit fondamentale auquel tout être humain aspire : le Liberté.

Les maîtres remarquent que D.ieu dans la Torah emploie quatre formes verbales différentes pour annoncer la future libération d’Israël.

En l’espace de deux versets seulement (Ex. 6 – 6,7) D.ieu annonce qu’Il « soustraira » (Véhotséti) le peuple juif aux souffrances des Egyptiens, puis qu’Il le sauvera (Véhitsalti) et le délivrera (Végaalti). Enfin, D.ieu promet qu’Il prendra (Vélakahti) le peuple juif pour être Son peuple.

Cette multiplicité des formes verbales utilisées par la Torah est à l’origine de l’obligation rituelle de boire quatre coupes de vin le soir de Pessah. Chacune de ces coupes devant célébrer une des formes de notre accession à la liberté.

Cependant, on peut légitimement s’interroger sur la raison d’être de cette multiplicité de termes évoquant la libération du peuple juif.

Pourquoi D.ieu n’annoncerait-il pas cette libération avec une seule forme verbale ?

Cette remarque a conduit les maîtres du Judaïsme à expliquer que la Torah indiquait ici les quatre types de liberté auxquelles l’homme a droit. Elle évoque par ce biais les différentes facettes de la Liberté, strictement différentes les unes des autres, et dont l’obtention de l’une n’implique en rien l’obtention de l’autre.

Mais quelles sont donc les différentes modalités de « la Liberté » ?

Les maîtres de la ‘Hassidout décrivent l’être humain comme le lieu où résident quatre forces essentielles et différentes l’une de l’autre.

La première est la force corporelle, appelée dans la terminologie hassidique gouf.

La seconde est la force sensitive, dénommée néfech.

La troisième est la force intellectuelle : se’hel.

Enfin, la quatrième, couronnant les trois premières, est appelée Tsélem Elokim, l’image de D.ieu ; caractéristique qui permet à l’homme de définir la finalité de son être dans le monde qui l’entoure.

La liberté d’un homme doit être vécue à ces quatre niveaux.

L’homme est libre de disposer de son corps, de ses sentiments, de son intelligence. Il est donc nécessairement libre de définir la place qu’il estime être la sienne dans le monde.

Le projet divin est de permettre à l’homme, par l’exercice de son libre arbitre, et à la lumière des enseignements contenus dans la Torah, de choisir librement les modes de fonctionnement des modalités de son être qui seront en adéquation avec le projet de D.ieu pour l’homme ; projet défini au moment de la création du monde et de l’homme.

La condition première pour la réussite de ce projet est l’exercice libre du libre arbitre.

Un homme, une nation, voire même une civilisation, emprisonnant un homme en l’empêchant de disposer de son corps selon son bon vouloir, en l’empêchant de vivre ses émotions à sa guise, en contrôlant les recherches intellectuelles qu’il tente d’entreprendre, en contrôlant dés lors, de facto, la représentation de son Moi, lui fait perdre toute chance d’atteindre la félicité qu’il recherche.

Par ailleurs, il ne faut pas que l’exercice de la Liberté puisse nuire à autrui et à soi même. C’est dans ce difficile et étroit chemin que se trouve la voie du bonheur.

L’Egypte était le lieu de l’asservissement total de l’être des hébreux. Les sages voient dans le verset qui suit l’expression de la souffrance des enfants d’Israël.

« Ils leur rendirent la vie amère
par des travaux pénibles
sur l’argile et la brique,
par des corvées rurales,
outre les autres labeurs
qu’ils leur imposèrent
tyranniquement »

La sortie d’Egypte est considérée comme le moment où les hébreux accèdent à la liberté, comme le un moment où ils retrouvent le pouvoir de diriger librement les quatre éléments constitutifs de leur être.

Les sages veulent que nous prenions conscience de la mesure de l’événement de la sortie d’Egypte, de ce qu’est réellement la liberté à laquelle l’individu a droit. C’est pourquoi, ils ont institué l’obligation de boire quatre coupes de vin au cours de la soirée pascale, afin que nous puissions célébrer chacune des facettes de notre liberté retrouvée en ce moment.

RETOUR SUR L’ESCLAVAGE

Si les sections de l’Exode jusqu’à la Paracha de Ytro évoquent la notion de Liberté, la paracha qui suit : Michpatim semble faire une retour en arrière caractérisé, puisque la première des lois qu’elle évoque concerne les normes concrètes gérant les lois de…« l’esclavage » !!!

La Paracha qui suit le don de la Torah, qui suit les dix commandements et la sortie d’Egypte, semble faire comme si de rien était. Elle évoque la possibilité d’«acquérir » un esclave, les modalités de son « asservissement » et celles de son « affranchissement ». Autant de dispositions qu’il va nous falloir commenter à la lumière des idées mises à jour dans notre étude.

Abordons dans un premier temps, le thème de « l’esclave hébreu ».

Les premiers versets de la section Michpatim statuent que la durée maximale de l’esclavage d’un hébreu est de six années et qu’il recouvrira « automatiquement » – c’est à dire sans avoir à être racheté ou à avoir à payer quoique ce soit à son « maître » – sa liberté.

Puis, la Torah évoque la possibilité qu’un esclave hébreu ne désire pas retrouver la liberté, qu’il déclare « aimer son maître, sa femme et ses enfants » et qu’ainsi il préfère une vie de servitude à une vie de liberté. La Torah statue qu’en de telles circonstances, l’esclavage pourra se poursuivre, mais uniquement jusqu’au Jubilée, et seulement après que l’on ait procédé à une cérémonie d’un genre tout à fait particulier :

« Son maître l’amènera par devant le tribunal,
on le placera prés d’une porte, du poteau,
et son maître lui percera l’oreille avec un poinçon,
et il le servira indéfiniment »
(Exode 21 – 6).

Evidemment ce texte laisse le lecteur attentif perplexe et doit être commenté.

UNE REAPPROPRIATION DE LA LIBERTE

L’exigence première que la Torah réclame au sujet est de veiller constamment, et avec la plus grande attention à toujours préserver en soi sa qualité de « sujet » et à ne jamais la perdre, en devant un « objet ».

La Liberté existentielle qui existe en tout être humain, lui permettant de faire ses choix dans tous les domaines de l’existence, doit être préservée afin que jamais l’individu n’agisse dans aucun des registres de son être en suivant ce que d’autres choisissent pour lui.

Lorsque cela advient, l’être humain perd sa qualité de sujet et se transforme en objet entre les mains de celui qui a fait le choix à sa place. Cette idée a largement été développée par mon père Rabbi David Messas, Grand Rabbin de Paris.

Un individu peut perdre sa qualité de sujet, lorsqu’il se laisse guider dans ses choix de vie par un environnement qui le conditionne sans en vérifier la pertinence.

Dans le même ordre d’idées un individu peut perdre sa qualité de sujet, lorsqu’il se laisse guider dans ses choix de vie, par ce qu’il voit, par le spectacle parfois infâme qu’offre le monde environnant, ou par les idées fausses qui lui sont exposées, lorsqu’il ne les a pas suffisamment étudiées, afin de vérifier leur pertinence.

La Torah réclame du sujet qu’il ne se laisse pas entraîner par ses yeux et par son cœur.

Cette injonction dont la source se trouve dans le livre Bamidbar :

« Et ne vous égariez pas
à la suite de votre cœur et de vos yeux
qui vous entraînent à l’infidélité »
(Nombre 15-39)

Ce verset fait partie du « Shéma », des passages de la Torah que nous lisons matin et soir au cours de la prière lorsque nous rappelons notre croyance en un D.ieu unique.

Le cœur et les yeux peuvent entraîner l’homme à l’infidélité, à ne plus agir en tant qu’homme libre, mais en tant qu’homme soumis aux influences étrangères, donc dans une certaine mesure en tant « qu’esclave ».

Et bien c’est de cela dont il est question dans la Paracha Michpatim

Les cas où un hébreu devient esclave sont limités à deux. Le premier, est celui d’un retour de situation soudain qui plonge un individu dans la misère :

« Si ton frère près de toi réduit à la misère, se vend à toi,
ne lui impose point le travail d’un esclave.
C’est comme un mercenaire, comme un hôte, qu’il sera avec toi…
Car ils sont mes esclaves, à Moi,
qui les ait fait sortir du pays d’Egypte ;
ils ne doivent pas être vendus à la façon des esclaves.
Ne le régente point avec rigueur, crains d’offenser ton D.ieu ! »
(Lévitique 25 – 39, 43)

Le second une effraction commise que l’individu n’a pas les moyens de réparer dans l’immédiat :

« Si un voleur est pris sur le fait d’effraction…
Lui (le voleur) cependant doit réparer ;
et s’il ne le peut, il sera vendu pour son vol. »
(Exode 22 – 2)

A chaque fois, on rencontre une personne en phase de grande détresse, de perte de repères.

Dans ces conditions, son nouveau statut sera salutaire. Celui-ci permettra une rencontre entre cette personne et une autre qui a gardé son statut de sujet. Dés lors, par le respect qui lui sera octroyé, contractuellement et moralement, « le maître » pourra aider la personne en souffrance à retrouver son statut de sujet.

Il se peut qu’une période de six ans ne soit pas suffisante pour permettre à un individu de retrouver son « autonomie », et qu’à la fin de cette période l’individu réclame une extension de sa période de rencontre avec autrui avant de s’élancer seule dans l’aventure de la vie. La Torah l’accepte, mais l’encadre d’un garde fou supplémentaire. On procède à la cérémonie décrite précédemment. Celle-ci a été commentée par Rabbénou Béhayé comme suit :

Le processus de libération du peuple juif en Egypte a débuté lorsque les enfants d’Israël eurent le courage de prendre un agneau – divinité des égyptiens d’alors – de le tuer, de prendre son sang et d’en oindre les poteaux et les linteaux se leurs portes.

Cet acte de courage leur a valu d’éviter la mort de leurs premiers-nés, lors de la dixième plaie d’Egypte, puisque l’ange sautait au dessus des portes où se trouvait ce sang, laissant en vie les premiers-nés qui se trouvaient dans ces maisons.

C’est donc cet acte de rébellion contre l’oppresseur, cette brisure du symbole du pouvoir, sous les yeux des tortionnaires, sans craindre ses représailles éventuelles, qui est à l’origine du début du processus de libération du peuple juif de l’exil en Egypte.

C’est donc par cette prise de conscience que l’homme hébreu devient un sujet et cesse d’être un objet et que la sortie d’Egypte débuta.

Au moment, où « l’esclave » hébreu, après avoir passé un certain nombre d’années chez un maître réclame que sa période de dépendance soit prorogée, on l’approche de la porte, on lui poinçonne son oreille sur les poteaux, afin de lui rappeler quel fut l’événement à l’origine de l’avènement de la Liberté, en espérant ainsi qu’avec le temps, il sera capable de la retrouver et de la vivre pleinement.

Tel est donc l’idéal de vie selon la Torah pour l’être humain.

Il s’agit de créer un monde d’hommes libres, à même de ne pas êtres les esclaves du lustre et des paillettes, et de ne pas se laisser diriger par toutes sortes de frustrations, à des agissements incontrôlés et abjectes.

Les individus ayant un regard sur le monde qui les entoure des plus superficiels ne peuvent accéder à la liberté. Ils sont constamment soumis à toutes les influences, à tous les préjugés, à tous les stéréotypes, aux diktats de leur bestialité qui règne en eux sans partage et les emprisonne dans les geôles de sa volonté la plus terrifiante.

Le psalmiste nous ordonne :

Ne soyez pas comme le cheval, comme le mulet,
auxquels manque l’intelligence,
qu’il faut retenir par les reines et le mors, – leur parure qu’ils rognent –
pour qu’ils ne s’approchent pas de toi.
(Psaumes 32-9)

Et le prophète Jérémie compare l’homme qui ne se pense pas au cheval fou dans la bataille dont personne ne peut plus contrôler la course :

J’ai prêté attention et j’ai écouté : ils profèrent des mensonges,
personne parmi eux ne regrette ses mauvaises actions
et ne dit : Qu’ai –je fait ?
Tous, ils reprennent leur course,
tel qu’un cheval qui se précipite au combat
(Jérémie 8-6)

D.ieu attend de nous que nous soyons des hommes libres qui exercent leur liberté dans tous les registres de leur être en s’éclairant des paroles de la Torah et des sages de toutes les générations afin de trouver notre chemin, non pas par une effet de suivi mais bien par un choix personnel et profond.

Nous avons évoqué au cours de cette étude le cas de l’esclave hébreu. La Torah a imaginé un autre statut, celui de l’esclave dit « cananéen » dont l’étude approfondie nous livrera des enseignements inattendus et d’une actualité terrifiante.

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