Va’eira (Exode 6:2-9:35)
Le coeur de Pharaon Un des épisodes les plus intrigants de l’histoire de l’Exode est indéniablement la « confrontation » entre D-ieu et Pharaon. Bien qu’en réalité ils n’aient jamais eu d’échanges directs, il est évident qu’ils sont les acteurs principaux de cette histoire. Moïse pour sa part, se retrouve faisant le va-et-vient entre D-ieu et Pharaon, transmettant messages et prophéties.Bien entendu, D-ieu a le dessus, et si ce n’était l’arrogance et la mégalomanie de Pharaon, on pourrait presque avoir de la peine pour ce dernier. Bien sûr, le lecteur discerne l’absurdité de la position de Pharaon: il ne sait même pas contre qui il s’insurge, et de surcroît, ses bras sont de loin trop « courts » face à D-ieu.

Les dés sont pipés, le combat est inégal. D-ieu peut non seulement transformer en sang le Nil bien-aimé de Pharaon, mais il peut également ravager toute la nature et jouer avec les lois de celle-ci. Pharaon n’a aucune chance.
La manipulation suprême est atteinte quand D-ieu contrôle « le coeur » de Pharaon.


L’Eternel endurcit le coeur de Pharaon (Exode 9:12)

Dans ces circonstances, nous comprenons alors combien est futile, voire absurde, une bataille avec le Tout-Puissant. Pharaon est comme une marionnette attachée à des ficelles, manipulée par D-ieu.

Une question simple et souvent posée1 surgit alors: comment D-ieu peut-il punir Pharaon, si ce dernier n’agissait pas selon sa propre volonté?

De plus, pourquoi le plan Divin devait-il passer par une violation d’une loi naturelle: la suspension du libre arbitre de Pharaon? Cette deuxième question peut d’ailleurs être posée à propos de toutes les plaies. En effet, il y a une certaine similitude entre les plaies qui constituent une violation de la nature, et la limitation du libre arbitre de Pharaon qui représente quant à elle une violation de la nature humaine.

Cette question présuppose la place centrale qu’occupe le libre arbitre dans la philosophie Juive. Cette idée, que nous possédons en effet une telle liberté, est la pierre angulaire du Judaïsme. Selon Maïmonide, la vie sans une telle liberté serait sans signification, un véritable cauChemar théologique. Si l’Homme était simplement programmé pour exécuter diverses actions, il n’aurait aucune responsabilité pour ces actions, et la vie elle-même serait au mieux futile, et au pire stupide.

LA QUESTION ÉVIDENTE

Le Midrash reformule cette question, notant qu’elle ouvre la porte aux pensées hérétiques:

Au sujet de « J’ai endurci le coeur de Pharaon », Rabbi Yo’hanane a dit:

« Cela ne donne-t-il pas aux hérétiques l’opportunité d’argumenter qu’il (Pharaon) n’avait aucun moyen de se repentir, puisqu’il est écrit: « car J’ai endurci son coeur ». (Midrash Rabba, Shémot 13: 3)


Le Midrash fournit une réponse:

Rabbi Shimone ben Lakish lui a répondu: « Que les bouches des hérétiques se ferment… Quand D-ieu avertit un homme une première fois, une deuxième puis une troisième, et qu’il ne se repent toujours pas, alors D-ieu ferme son coeur au repentir afin qu’Il le punisse selon ses péchés. Il en était de même avec Pharaon l’impie. Puisque D-ieu l’a mis en garde à cinq reprises, et qu’il n’en a pas pris note, alors D-ieu lui dit: ‘tu as raidi ta nuque et durci ton coeur; Eh bien, j’ajouterai cela à ton impureté’.  » (Midrash Rabba, Exode 13: 3).

Selon cette réponse, l’endurcissement du coeur de Pharaon par D-ieu était en soi la punition. Ce n’était pas comme nous l’avons initialement supposé, la cause des actes de Pharaon. La punition que Pharaon reçoit effectivement, est tout à fait justifiée et appropriée: mesure pour mesure. Pharaon avait fermé son coeur et ignoré D-ieu; alors D-ieu le punit en endurcissant son coeur et en lui fermant aussi les portes du repentir.


LES CINQ PREMIERES PLAIES

Le Midrash cité ci-dessus parle de cinq occasions où Pharaon n’a pas tenu compte de D-ieu. Une analyse grammaticale du texte biblique montre que D-ieu n’a pas endurci le coeur de Pharaon au cours des cinq premières plaies. Bien au contraire, c’est Pharaon lui-même qui endurcit son coeur et ignore la force de D-ieu contre laquelle on ne peut rivaliser.

1. Le Sang:

Ils firent ainsi, les magiciens d’Egypte avec leurs incantations; le coeur de Pharaon s’endurcit, il ne les écouta pas comme l’Eternel avait dit. Pharaon s’en retourna, alla vers sa maison et ne mit pas son coeur (ne se préoccupa pas) de cela aussi. (Exode 7: 22-23)

2. Les Grenouilles:

Pharaon vit qu’il y’avait du répit; son coeur s’alourdit et il ne les écouta pas, comme l’avait dit l’Eternel. (Exode 8: 11)

3. Les Poux:

Les sorciers dirent à Pharaon: « C’est le doigt de D-ieu ». Le coeur de Pharaon s’endurcit, et il ne les écouta pas comme l’avait dit l’Eternel. (Exode 8: 15)

4. Les bêtes sauvages:

Pharaon endurcit son coeur aussi cette fois-là et il ne renvoya pas le peuple. (Exode 8: 28)

5. La Peste:

Pharaon envoya (vérifier) et voici, il n’était mort de parmi le bétail d’Israël, même (pas) un (animal); le coeur de Pharaon s’endurcit, il ne renvoya pas le peuple. (Exode 9: 7)

LE CHANGEMENT

Après les cinq premières plaies, nous notons un subtil, mais essentiel changement dans la formulation.

6. Les ulcères:

L’Eternel endurcit le coeur de Pharaon et il (Pharaon) ne les écouta pas, comme l’Eternel avait dit à Moïse. (Exode 9: 12)

 

7. La Grêle:

Pharaon vit qu’avaient cessé la pluie, la grêle et les tonnerres. Il continua de pécher, et endurcit son coeur, lui et ses serviteurs. Le coeur de Pharaon s’endurcit, et il n’envoya pas les enfants d’Israël, comme l’Eternel l’avait dit par l’intermédiaire de Moïse. (Exode 9: 34-35)


L’Eternel dit à Moïse: « Va vers Pharaon, car Moi, J’ai endurci son coeur et le coeur de ses serviteurs, afin que Je place Mes signes, ceux-là, à l’intérieur de lui. (Exode 10: 1)

8. Les Sauterelles:

L’Eternel endurcit le coeur de Pharaon, et il (Pharaon) ne renvoya pas les enfants d’Israël. (Exode 10: 20)

9. Les Ténèbres:

L’Eternel endurcit le coeur de Pharaon et il n’accepta pas de les renvoyer. (Exode 10: 27)

10. La Mort des Premiers-Nés:

 » J’endurcirai le coeur de Pharaon, et il les poursuivra; et Je me glorifierai par Pharaon et par toute son armée. Et les Egyptiens sauront que c’est Moi l’Eternel ». Ils firent ainsi. Il fut rapporté au roi d’Egypte que le peuple avait fui. Alors le coeur de Pharaon fut retourné, (et celui) de ses serviteurs, contre le peuple et ils dirent: « Qu’avons-nous fait là, que nous ayons renvoyé Israël, de ne plus nous servir? » (Exode 14: 4-5)

Il est donc clair que pour ces cinq dernières plaies, c’est D-ieu qui endurcit le coeur de Pharaon.

LA PUNITION

Cette constatation du changement dans la formulation a été faite par Resh Lakish. Les cinq premières fois où Moïse l’aborde, Pharaon ignore l’expression de la puissance de D-ieu. A cet instant, Pharaon a perdu la capacité de se repentir. Cette perte de possibilité à corriger ses erreurs, et de se repentir, fait déjà partie de la punition.

Ainsi, au cours des cinq dernières plaies, D-ieu endurcit le coeur de Pharaon après chaque plaie, non pas parce que Pharaon refuse de laisser partir Son peuple, mais parce qu’il l’a refusé au cours des cinq premières plaies.

Toutefois, d’autres commentateurs soulignent que bien avant cela, Pharaon méritait déja d’être puni. « La solution finale » qui consistait à tuer les nouveau-nés mâles, et qui avait été envisagée et mise à exécution par Pharaon au début du livre de l’Exode, était une raison suffisante pour le punir. Cela, ajouté à l’esclavage dur et amer auquel les Juifs ont été soumis, justifie amplement les tortures infligées à Pharaon et à son peuple.

Cette idée est exprimée plus succinctement dans un autre Midrash :


J’endurcirai son coeur… afin que Je puisse les châtier pour leurs fautes. (Midrash Rabba, Exode 5: 7)

Une subtile différence entre cette approche et celle de Resh Lakish citée ci-dessus4 devient alors évidente.

En effet, dans l’explication de Resh Lakish, l’endurcissement du coeur de Pharaon est en soi la punition, « mesure pour mesure ». Ainsi, la question concernant la suppression du libre arbitre ne se pose pas. Les Hommes ne peuvent être punis que pour des actions commises de plein gré, lorsqu’ils disposent d’un total libre arbitre. Dans notre cas, Pharaon est en effet puni pour des crimes commis délibérément contre les Juifs, en pleine possession de son libre arbitre. La punition: D-ieu révoque et supprime le libre arbitre de Pharaon.

Dans ce second Midrash , lorsque D-ieu endurcit le coeur de Pharaon, ce n’est pas la punition en soi, mais une étape indispensable pour rendre possible la punition. D-ieu ne peut punir l’Homme que s’il agit en homme libre, que s’il dispose de son libre arbitre. En endurcissant le coeur de Pharaon, D-ieu ne le prive pas de son libre arbitre, bien au contraire il le rétablit!

En effet, si Pharaon n’avait pas été endurci face aux phénomènes surnaturels qui ravageaient son peuple et sa terre, il aurait capitulé à un moment ou à un autre. Il fallait que D-ieu manipule ses émotions pour rétablir l’équilibre, face à la démonstration écrasante de Sa suprématie. Il fallait qu’il endurcisse le coeur de Pharaon pour rétablir son libre arbitre et pour pouvoir ainsi le punir.

LA NATURE DU LIBRE ARBITRE

Nous pouvons maintenant répondre à notre question précédente en formulant le problème différemment. Les plaies ont certainement retiré, ou tout au moins limité, le libre arbitre de Pharaon. Un Pharaon battu et malmené n’a certainement pas la liberté nécessaire pour prendre une décision rationnelle et dépassionnée, objective et impartiale, au sujet de la croyance en D-ieu. Pour rétablir efficacement l’équilibre chez un Pharaon « diminué », son coeur a donc dû être endurci, et ce, afin de lui laisser le libre choix pour accepter ou rejeter D-ieu.5

Cette idée peut nous aider à comprendre un autre événement, et d’une façon bien plus générale, un concept qui était de mise durant la période biblique.

Les enfants d’Israël qui se sont tenus au pied du mont Sinaï, ont certainement été extrêmement marqués par leur rencontre avec D-ieu. Il est donc difficile d’imaginer que quiconque, témoin de la révélation Divine, n’ait pu être transformé par un tel événement, et ‘affecté’ à vie! Entendre D-ieu déclarer: « Je suis l’Eternel » et ordonner: « Ne faites pas d’idoles », marque sans nul doute les esprits et les coeurs à tout jamais. Pourtant, à peine quarante jours plus tard, les Juifs adorent un veau d’or. Cette chute, si rapide, peut se comprendre à travers le problème du libre arbitre que nous avons expliqué dans le cas de Pharaon.

En effet, après avoir été témoins de la révélation Divine, les Juifs ont perdu une partie de leur libre arbitre. Ils n’avaient plus la liberté d’accepter ou de rejeter D-ieu dans leur existence. L’implication de D-ieu dans leurs vies était devenue claire, immédiate et palpable, voire pesante. Ainsi, leur croyance en D-ieu et l’accomplissement des commandements, auraient été teintés d’un mérite moindre: ils auraient été la résultante de la force Divine.

L’ÉQUILIBRE

La révélation qui rapproche l’Homme de D-ieu, limite en même temps le libre arbitre individuel, rendant les actions postrévélation de l’individu, sans signification. D-ieu a rétabli l’équilibre dans Sa relation avec l’Homme, en insérant dans la nature de celui-ci le désir de se révolter contre D-ieu, et contre l’essence même de D-ieu. C’est la clef et l’explication de la faute du veau d’or.

Les Juifs, témoins de la toute-puissance divine au pied du mont Sinaï n’avaient plus aucun mérite à pratiquer les mitsvot. D-ieu était présent à leur esprit à chaque instant. Ils ne pouvaient plus fauter. Alors, pour rétablir leur libre arbitre D-ieu a développé en eux le désir de servir des idoles.

De façon bien plus générale, durant l’ère prophétique, le même dilemme existait. Lorsque les Hommes vivaient le divin de façon directe (lorsqu’un feu descendait du ciel et brûlait les sacrifices) ou indirecte (par l’intermédiaire des prophètes), leur liberté était réduite. Voilà pourquoi durant l’ère prophétique, afin de rétablir leur libre arbitre, il existait une envie forte et puissante d’adorer des idoles. Ce n’est que durant la période du second Temple, où le feu céleste avait disparu et la prophétie faisait partie du passé, que l’envie de servir des idoles s’évanouit.6

L’idolâtrie n’était plus alors une nécessité: la relation entre l’Homme et D-ieu avait changé.

Nombreuses sont les personnes qui espèrent la Révélation, ayant terriblement envie d’une relation simple et directe avec D-ieu, et savourant le plaisir qu’une telle révélation leur procurerait. Nous oublions qu’une révélation de cette ampleur est lourde à assumer, rendant la croyance qui s’ensuit presque dénuée de toute signification et de tout mérite, à moins qu’elle ne soit accompagnée d’une tentation ‘inverse’ faisant le contrepoids.

L’Homme croit que le libre arbitre est un droit inaliénable. Il oublie parfois que ce droit peut être perdu, cette perte étant en soi une punition, ou faisant partie d’un schéma bien plus grand. La Torah nous rappelle cet enseignement avec l’épisode de Pharaon.7


NOTES
1)Na’hmanide écrit: « l’explication de la question que chacun pose… » (Ramban Shémot 7: 3)
2)Le Midrash
introduit un jeu de mots avec le lev, signifiant le coeur, et kaved, signifiant le foie: le coeur de Pharaon était devenu comme un foie. Que signifie hikhbadti? D-ieu a rendu son coeur comme un foie dans lequel même un jus bouilli une deuxième fois n’entre pas; Ainsi était donc devenu le coeur de Pharaon, comme un foie, qui ne peut pas recevoir les propos de D-ieu. De là « car j’ai endurci son coeur. » (Midrash Rabba, Shémot 13: 3)
3)Ceci se lit comme si Pharaon avait endurci son propre coeur, mais selon le verset suivant, les changements dans la formulation montrent que cela était le travail de D-ieu. Voir les commentaires du ‘Hizkouni.
4)Voir les commentaires de Na’hmanide (7: 3) où il apporte les deux explications et déclare qu’elles sont toutes deux vraies!
5)Voir les commentaires du Sforno dans 4: 21 où cette idée pourrait être comprise, quoique peut-être la thèse exposée ici aille au-delà de l’intention du Sforno.
6)Voir Yoma 69b, Shir Hashirim Rabba 7: 8.
7)Le cas curieux de « A’her », Elisha Ben Avouya, le sage qui est devenu hérétique et meurtrier, et qui a apparemment perdu sa capacité de repentir, de réhabilitation spirituelle, ne sera pas traité ici.


Le rabbin Ari Kahn, un disciple de Rav Yossef Dov Soloveitchik, est diplômé de la Yeshiva University. Il se consacre actuellement à l’enseignement à Aish HaTora ainsi qu’à l’Université Bar Ilan, où il est Directeur des programmes pour étudiants étrangers. Il donne fréquemment des conférences aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Afrique du Sud pour le compte de cette université et d’Aish HaTora.

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