TORAH & MITSVOT
Paracha : CHEMOT

Une société anonyme

Par Rabbin Philippe HADDAD

Espace fermé
« Mitsrayim » est traduit par « Egypte ». Historiquement le pays se nommait « Ham ». « Mitsrayim » serait, comme souvent dans la Bible, une réécriture hébraïsée. De ce point de vue, ce terme est ô combien éloquent !
La racine est ici « TSAR » = ETROITESSE.
La forme finale en AYIM indique la dualité (comme oznayim = 2 oreilles, yadayim = 2 mains, etc.) Le suffixe M indique grammaticalement un lieu (michkane = lieu de résidence, mikdach = lieu de sainteté, makom = lieu où on se tient debout, etc.)
Traduisons MITSRAYIM : Lieu de la double étroitesse. L’espace clos, l’espace totalitaire, l’espace de l’oppression où le souffle est court et l’avenir incertain. Un pays qui est l’opposé de celui de Canaan qui est « la bonne terre large » à entendre sur le plan éthique. Quitter l’étroitesse pour la largesse, voici le sens d’une libération.

La mort du Nom
Ce qui nous frappe en lisant le texte biblique, c’est l’occultation du nom et la présence massive de la fonction. Les deux premiers chapitres du livre de « Chemoth », du livre des « Noms » sont en effet curieusement marqués par la disparition des noms. Le pharaon ne possède pas de nom, juste un titre « roi d’Egypte », « roi de la double étroitesse. » Chiffra et Pouah sont selon Rachi Yokheved et Myriam (Ex. I, 15), désignées ici dans leur fonction de sages-femmes. Plus loin nous apprenons qu’un « homme de la tribu de Lévi prit une femme de Lévi » (Ex. II, 1), plus tard nous comprendrons qu’il s’agit des parents de Moché. Et même le petit bébé ne porte pas de nom à sa naissance. Quand on pense à la valeur de la nomination dans la tradition biblique, il y a de quoi être surpris !
Mais voilà la mission du libérateur, la mission de Moïse, la mission du Messie est de faire que l’anonymat, que la fonctionnalité, que le fonctionnariat,- se transforme en rencontre du nom, celui de l’homme, en référence à Celui qui parla et le monde fut. Dans les camps nazis le remplacement du nom par un numéro, ou le discours xénophobe et raciste qui détruit les êtres par des termes génériques : « c’est un juif ! », « C’est un noir ! », « C’est un arabe ! » participe de ce même meurtre du visage divin, du « tselem Elokim. »
La sortie d’Egypte devint alors paradigmatique de toutes les libérations psychologiques, sociologiques, historiques : découvrir la valeur incommensurable de la personne humaine. Moïse apparaît alors comme l’anti-Mitsrayim, l’anti-anonymat. Il se rebelle contre une société qui produit de la violence gratuite, de la haine gratuite, qui engendre la déshumanisation des oppresseurs et des oppressés. Tel est l’un des sens de ce verset : « Et Moïse regarda ici et là et il vit qu’il n’y avait plus d’HOMME, plus de ICH. » (Ex. II, 12). Il regarde du côté de l’Egypte, il regarde du côté d’Israël, il ne vit qu’une mort de l’Humain.

Au nom du Nom
Et voici que Moïse, que Moché (notre maître, sur lui la paix) va devoir réaliser sa propre recherche, son propre voyage intérieur : redécouvrir le nom. Il le devra à trois femmes, qui apparaissent pourtant comme anonymes (elles ne sont pas nommées) : il s’agit de « sa mère » de « sa sœur » et de « la fille de pharaon ». Ces trois femmes, parce qu’elles sont femmes, parce qu’elles sont porteuses de vie », vont briser le carcan égyptien. Elles vont risquer leur vie, elles vont oser l’amour et la compassion. Alors « elle le nomma Moché. » C’est par « Moché » que l’Eternel appellera son prophète depuis le buisson ardent. MOCHE qui lut en sens inversé (règle du hipoukh) donne HACHEM : le NOM.

TORAH & MITSVOT
Paracha : CHEMOT

Les sandales de Moïse

Par le Rabbin Philippe HADDAD

Le chapitre III de l’Exode nous décrit la première rencontre de Moïse avec L’Eternel. Le berger voit une flamme sur un buisson qui ne se consume pas. Il constate que l’intensité d’une vie ne détruit pas l’environnement. L’infini est dans le fini. Moïse s’approche pour voir. La vision est toujours totalitaire, a-historique. Dieu appelle Moïse. Dieu égrène des syllabes du nom Moïse pour redonner de la fluidité au temps. Au moment où le prophète décide de s’approcher de cette source de vie, il entend : « Ne t’approche pas, retire des sandales de tes pieds car la terre sur laquelle tu te tiens est une terre de sainteté ». Surtout ne pas s’approcher de l’Eternel, garder ses distances pour vivre ici bas, dans le temps, dans l’espace et dans l’Histoire. Et pour ritualiser cette vigilance, Moïse doit retirer ses sandales, comme plus tard les prêtres dans le Temple.
Le religieux doit garder les pieds sur la terre, matrice d’Adam. Toute rencontre avec Dieu se fait sur « une terre de sainteté », non une terre sainte, c’est-à-dire un espace d’élévation, d’émotions, mais où la vie l’emporte sur la mort.

Publicités